Kaaris, Booba, Jul

Label Vieux-Con Depuis 1995

Il faut tout d’abord que tu saches, jeune Padawan, que l’auteur de ces lignes est un fin gourmet musical. Qu’il soit question de basse bien dosée, d’un jeu de drums puissant ou d’une montée vocale Alicia Keysienne, la chose est toujours savourée, soupesée. Éclectique, j’ai été bercé sur du  Led Zep’, grandi sur Pink Floyd, marché sur du Biggie et fait résonner ma première voiture au son de Daft Punk. La musique a toujours fait partie de ma vie, voilà pourquoi sa santé me tient à cœur. Et justement, elle me fait peur la petite. Amateur ou pas, on ne peut que reconnaître que le rap mainstream d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec celui d’hier. Comme pour l’art en général, nous sommes passés d’un rap artistique à la MC Solaar, ou d’un truc bon enfant comme « Je danse le Mia » à quelque chose de beaucoup plus agressif, relaté par de vulgaires agents de propagande ultra-libérale de consommation et du dévoiement.

En fait, j’exagère à peine. Certes, NTM ou les X-mens n’étaient pas tendres non plus dans leurs propos et défiaient déjà la chronique. Mais pas à ce point. Le rap transgressif un peu choquant de Papa s’est laissé entraîner dans la pente glissante de la médiocrité moderne, mélange de méchanceté pour le geste, d’hypocrisie assumée et de bêtise certifiée 100% Secret Story. On ne rap plus pour s’émanciper et crier aux injustices, on rap pour la maille. Alors, comment se démarquer ? Par le choc. On souille tout ce qui est sacré, l’amour et la religion ne servant plus qu’à illustrer une punchline malsaine, exprimant les pulsions malsaines de gens malsains ou à mettre en scène les mêmes clips des mêmes musiques de tous ces mêmes rappeurs sans fond, sans formes, sans valeur. Évidement, je ne condamne pas tout le rap francophone, riche d’une grande diversité et de nombreux artistes talentueux qui ne tombent pas dans ce facile travers du « money-guns-bitches ». Dieu merci certains savent encore briller sans avoir besoin de devenir de pâles copies de gangsters de banlieues américaines.

Beaucoup me traiteraient de « vieux con » (de 21 ans), arguant l’argument principal qui est qu’un Kaaris te souhaitant d’aller niquer ta génitrice n’est qu’une figure de style, un délire amusant, comme on s’amuse des zombies de télé-réalité en les prenant de haut, intelligents que nous sommes sur ce canapé en plein vide intergalactique. On prend tout ça au second degré et il n’y aura aucun problème. Je suis un peu d’accord. C’est vrai que les instrus sont fun et rythmées, ça a du punch, c’est parfait pour donner le La à une soirée entre amis ou pousser de la fonte. Mais si c’est inoffensif, ce n’est que dans une certaine mesure et seulement pour toi, d’un certain âge, ayant appris à penser par lui-même dans un bon cadre et une bonne éducation. Ces conditions sont loin d’être communes à tous les jeunes ados des coins les plus défavorisés. On sait désormais l’influence énorme que peut avoir un courant culturel sur une génération (cf les soixante-huitards) et je mettrais ma main à couper qu’un La Fouine n’aidera jamais aucun gamin à se battre et croire en lui pour sortir d’un mauvais milieu. Bien au contraire. L’erreur que l’on fait est de considérer l’affaire dans une perspective individuelle, en s’auto-analysant. Or, il s’agit plus d’une question macroscopique, via la création de modes, de doctrines, d’influences vicieuses puis finalement de formatages de groupes sociaux entiers. En somme, on change les mœurs en douceur et en finesse, pis si t’es pas content t’es qu’un … (au choix).

Pourquoi ça cartonne

À chaque fois que tu écoutes une musique que tu aimes, ton cerveau va secréter de la dopamine. Cette substance qui se déclenche également pendant une activité sexuelle, un bon repas ou même une prise de drogue, génère en toi un bien-être physique. Ce bien-être, tu vas le rechercher à nouveau : tu vas devenir accro, mélomane. Certains le produisent avec des guitares, des pianos et d’autres, avec des insultes sur des instrumentales bien ficelées. Ce qu’on ne comprend pas encore très bien, c’est pourquoi sera t-on plus attiré à moment de sa vie par tel style musical plutôt qu’un autre ? Quel est le facteur psychologique ? Il n’y a pas vraiment de réponse. Le fait que tu sois un rockeur dans l’âme ou un fan de techno peut dépendre de beaucoup de choses. Une constante qu’ont remarqué certains chercheurs cependant : les cerveaux logiques et cartésiens préféreront une musique plus complexe, telle la musique classique ou électronique, tandis que les personnes plus intuitives et émotives aimeront d’avantage une musique plus romancée, à texte, tel le rap ou la pop.

Personnellement, je serais d’accord pour dire que les trois enjeux majeurs dans l’adoption d’un style musical sont le tempérament, l’influence du milieu et l’état d’esprit du moment. Je me souviens m’être beaucoup retrouvé dans le rock au début de mon adolescence, période où je me cherchais beaucoup et étais très souvent d’humeur mélancolique. Un peu introverti, lorsque je posais le casque audio sur mes oreilles ce trait s’envolait comme par magie. Dans ces moments, les riffs de guitare surpuissants me donnaient  des ailes, faisaient résonner en moi l’écho d’une puissance illusoire du haut de mes 13 courtes années d’existence. Le rap a plutôt coïncidé avec le milieu et la fin de mon adolescence. Je m’y retrouvais un peu, sans m’y être totalement reconnu. Ce qui me plaisait, c’était cet esprit de rébellion, ce doigt d’honneur à tout et tout le monde qui séduit tant le démon de l’adolescence. À cet âge, tout est de la faute des autres ou d’un mauvais système. On ne se remet pas facilement en question et on préfère se plaindre. Cette colère interne, je la retrouvais dans pas mal de textes rapologiques. Mais à ce moyen d’expression des sentiments, ce palliatif, on peut ajouter l’aspect tribal et primitif de l’avantage à se rallier à des personnalités fortes et hargneuses. Il n’y a qu’à voir l’engouement autour des clashs ou la perte de moyens émotionnels de certains lorsque l’on critique leur idole ou le game en lui-même.

De plus, les jeunes ont toujours eu un faible pour les courants dissidents. Nos anciens ont connus le Rock n’roll, les punks anarchistes, les mouvements hippiesTous différents dans leurs revendications, ces mouvements sont pourtant tous partis d’une même force : l’énergie rebelle des jeunes. Ces courants ont également su tirer parti du besoin identitaire des ados. Le rap ou le rock possèdent un branding incroyable, laissant rêveurs les experts marketing des plus grandes multinationales.  Au concert d’AC/DC en ’79 à Oakland, on était pas qu’un simple amateur de Rock. On était un putain de vrai rockeur. Au concert de Tupac en ’96, on était pas là par hasard. On était un vrai thug.  Au concert de Lacrim en 2015, on est un  lascar le temps d’un concert… Alors on me dira qu’après tout, nos parents s’agitaient bien sur les Rolling Stones dont les paroles n’étaient pas non plus très puritaines (mais pas à ce point non plus). Oui mais voilà, c’était une autre langue.

Destruction et inversion des valeurs

Alors ? Nos aïeuls étaient tous idiots et dans l’incapacité de comprendre ce qu’ils écoutaient ? Non, bien sûr. Mais l’impact était différent. Depuis quelques années et les recherches sur les mécanismes de l’apprentissage humain, il apparaît de plus en plus que nos neurones miroirs jouent un rôle incroyable dans presque tous les aspects de notre vie. Bébés, ces neurones miroirs nous poussent à imiter l’autre pour apprendre et grandir. En donnant à manger à son enfant, la mère va inconsciemment entrouvrir la bouche. Bébé remarque ce geste, l’imite et l’associe à l’absorption de nourriture. La vision d’une personne souriante te fera du bien et te tirera un petit sourire. La compagnie d’une personne négative et geignarde te tirera vers le bas. Tu vois où je veux en venir ?

C’est le même principe pour la musique. D’autant plus qu’au vu du temps d’écoute moyen chez les ados, personne ne peut nier que cela n’a aucun impact. Imagine un mec te parler à l’oreille 1h avant l’école, 1h après, 3 heures dans ta chambre, donc 5H par jour, 25H semaine, 100H par mois, 1200 heures par an -> 50 foutus jours en boucle à te répéter qu’il marche avec Satan ou Iblis, qu’il a décidé d’être une ordure parce qu’au fond c’est pas sa faute mais celle de ce méchant pays, qu’il considère les femmes comme des objets, des trucs à prendre et à jeter, qu’il t’incite à faire de même ? Imagine un mec te susurrant tous les jours qu’il nique l’état, vend des kilos et s’est fait pincer pour braquage. Cela va obligatoirement t’imprégner et en période de doutes de soi (l’adolescence ?), donner de mauvaises idées. Cela fonctionne donc exactement comme l’apprentissage et la publicité : la répétition qui va forger la croyance, qui va forger le sentiment, qui va forger le comportement. Une fois encore, l’intensité de ce circuit dépendra beaucoup de la fréquence, du milieu et du cadre social de l’auditeur.

Ces mecs se rendent-ils compte de leur impact ? Avec des millions d’euros empochés à chaque album qu’on ne vienne pas me dire le contraire. Ils savent ce qu’ils font, ce qu’ils écrivent et ce qu’ils disent, ils savent que leurs propos n’aideront jamais aucun jeune à se prendre en main et à se bouger le cul avec la conviction qu’il atteindra son but quelque soit son origine. Mais après tout, est-ce leur rôle ? Non, ce ne sont pas des éducateurs c’est vrai. Mais qu’importe ? Ces gars qui revendiquent s’être émancipés de la misère devraient justement avoir cette volonté de tirer vers le haut ceux qui y sont encore. Or, ils font tout l’inverse. Bizarre non ? Soit ils sont réellement bêtes et méchants, soit c’est délibéré. Sans tomber dans le complotisme reptilien, quand on voit un Kaaris profaner le Coran ou un Booba souiller la Bible, cela pose question. Je ne suis ni catholique ni musulman, mais quand je vois un type cracher ouvertement sur des choses aussi sacrées et qui, bien qu’ayant entraîné pas mal de guerres, ont bâti des civilisations entières en donnant une raison de vivre à des milliards de personnes, moi ça me donne pas envie d’aller lui serrer la pince. C’est quoi ton projet bonhomme ? Pourquoi tu fais ça ? À qui profite le crime ?

Sortir du piège

Sûrement pas au premier public cible : les jeunes prolétaires ou sous-prolétaires. En plus d’augmenter la stigmatisation sur cette tranche, donc de l’enfermer encore plus sur elle-même, cela augmente les comportements déviants comme expliqué plus haut. Réfléchissons. Qui aurait intérêt à ce que les pauvres restent pauvres, que les délinquants restent délinquants et qu’ils convertissent les plus jeunes à leur dérive ? À  qui profiterait une destruction progressive des valeurs religieuses, du couple, de la famille, de la morale pour laisser place à l’apologie du consumérisme à outrance et de l’individualité sans limites ? Yep, aux élites marchandes. Et qui contrôle les maisons de disques et les grands groupes qui financent à coup de millions ces rappeurs ? Où est le CSA, qui tient tellement à ses slogans inutiles type « 5 fruits et légumes » ou « l’alcool c’est mal » mais ne dit absolument rien quand un abruti chante à des millions de jeunes « on a fumé un keuf, c’est l’aïd ? ». Sans porter de conclusions hâtives, on peut clairement s’interroger.

Maintenant, à nous de reconnaître ce qui est bon pour nous et ne pas tomber dans ce piège. Je n’appelle pas à jouer le réac’ qui gueule quand vient du Jul en soirée, mais à prendre ce genre de rap pour ce qu’il est en ne le laissant pas nous pénétrer, du moins si l’on aspire à vivre sainement. Puis surtout, conscientiser les petits frères et sœurs afin qu’ils ne prennent jamais pour modèles des gens qui ne le méritent pas. Si j’avais un micro branché sur tous les quartiers défavorisés du monde, je leur dirais d’ouvrir des livres plutôt qu’écouter ces gens. Car il est plus que temps d’arrêter de se faire mener en bateau par tous ces imposteurs qui tiennent le monde politique, artistique et audio-visuel.

Le rap mainstream, énième facette de cette spirale de médiocrité générale qui en arrange beaucoup. Alors soit on rafistole le rafiot et on chasse les rats qui causent les trous, soit on coule tous. La musique est le chocolat du cerveau, préférez-la pure et de bonne qualité.