Je vivrai comme un motard

Libre et reconnaissant

Gamin, j’étais fasciné par la moto de mon père, une Suzuki GSX-R 750. Une vraie bombe. Quand tu fais 1m50 à tout casser et qu’un tel engin s’allume à côté de toi, vrombissant tel un dinosaure ou un monstre des ténèbres, ça laisse des marques. J’étais fasciné par ces mecs en combinaisons de cuir, aux écussons Marlboro, avec leurs casques leur donnant l’allures de soldats sortis de Star-Wars. Ou ces mecs moustachus portant bandanas, tatouages, vestes noires et lunettes de soleil. Les premiers préfèrent la vitesse, le sport, l’adrénaline d’une GSX-R en fond de 6. Les seconds plutôt la belle mécanique et la puissance brute d’une Harley. Qu’on se le dise, être motard ça a vraiment de la gueule.

La chose géniale dans le monde de la moto, c’est que malgré la multitude de styles et de goûts, de la sportive à la rando, il existe cet « esprit motard », ce truc qui les relie sous la même bannière, les fait se saluer où s’arrêter sur le côté pour aider un type en panne. On pourrait s’arrêter à dire que la moto est une passion, et que les passions réunissent les hommes. Oui, mais pas que. La moto c’est un style de vie, et l’esprit motard est l’esprit d’une vie. Sur un deux roues, tout change. Les paysages, l’air, la température, tout est en contact direct et tout est à portée de main. En fait, nous ne sommes jamais aussi libre qu’un motard dont ce qu’il fait de sa machine n’incombe qu’à lui-même. Sur un deux roues, nous sommes le maître absolu et personne n’a son mot à dire. Aucun airbags, pas de ceinture, juste toi et ta machine, toi et tes responsabilités. Certes, il y a le code de la route et le respect des limitations de vitesse, mais ces frontières ne briseront tout de même jamais ce sentiment grisant de plein-pouvoir, celui-là même qui se fait tant rabâcher par toutes ces taxes sur ton salaire, par toutes ces lois sur tout et rien, par tous ces gens à qui tu dois rendre des comptes partout, tout le temps. Quand tu enjambes ta bécane, c’est pour partir loin et redevenir un Homme, qui va où il veut aller, qui rencontre, qui partage, qui découvre, qui vit l’instant présent et qui le savoure. Oui, la moto rend les hommes libres et reconnaissants.

À vrai dire, je crois que dans un monde utopique, tout le monde devrait au moins faire une balade au guidon d’un deux roues. Pour sentir le vent frais d’un dimanche matin printanier ou la douce chaleur d’un début de soirée aoûtien, fonçant entre deux champs de tulipes Néerlandaises. Pour traverser l’électricité grisante et la palpable effervescence de la ville un vendredi soir, roulant au pas, en calme spectateur des amoureux qui se retrouvent, des amis qui s’enivrent, des célibataires qui séduisent. Pour connaître le plaisir d’aller admirer sa nouvelle machine plusieurs fois par jours et par nuits, seul dans son garage. Tout simplement pour profiter, ou du moins l’apprendre, des plaisirs simples et de l’instant présent en se disant : « Bon Dieu qu’il est bon d’être en vie ». Un homme aime sa moto car il veut pouvoir tout contrôler, il veut être Dieu.  Il l’aime car elle lui permet d’être lui-même, sans jugements. Il l’aime et la respecte, car il sait qu’elle peut le mettre à terre, d’un coup. Comme les femmes.

Humble et solidaire

Si je disais plus tôt que nous étions les maîtres absolu au guidon et que rien ne pouvait y changer, c’était jusqu’à une certaine limite. Cette limite, c’est celle de l’imprévu, de l’inattention, celle de l’automobiliste ivre. C’est cette limite qui inquiète nos mères et nos femmes, et c’est elle qui range tous les motards sur le même pied d’égalité : celui de l’être mortel. Il n’y a pas de héros sur une moto et personne ne peut se croire invincible ou au dessus des règles naturelles. Une route mouillée sera toujours plus forte que toi, de même qu’un vent fort ou un brouillard ne te laisseront jamais franchir leurs limites imposées. On a beau être le meilleur pilote, le plus intrépide, on trouvera toujours plus fort que soi. Alors on s’adapte et l’on prend conscience qu’il y a des choses que l’on ne pourra jamais dominer.

Cette conscience du danger agit aussi sûrement dans la solidarité de la communauté motard. Le danger est la chose qui unit le plus les hommes, il n’y a qu’à écouter les vétérans de guerres raconter qu’ils n’ont jamais eu d’amitiés aussi fortes qu’en ces temps horribles. Alors il faut relativiser, la moto n’est pas la guerre et un motard prévoyant ne risquera pas vraiment sa peau tous les jours. Mais le risque est toujours là, plus visible qu’en voiture. La plupart des gens évitent la question de la mort. Il est vrai que une seule pensée envers cette dernière étape soulève en nous les plus grandes frayeurs et les plus grandes interrogations que l’être humain puisse avoir.

Personnellement, j’ai décidé de prendre le chemin inverse et d’y penser beaucoup. Presque tous les jours en fait. Il n’y a rien de morbide. Je ne suis pas voué à un culte Satanique, je ne porte pas de collier à clous et je rigole de bon cœur. Mais je sais que je vais y passer un jour et que je serais tôt ou tard confronté à la perte d’un proche. Prendre conscience une bonne fois pour toute de cette évidence est en fait très bénéfique et permet de relativiser énormément de tracas, de colères ou de tristesses du quotidien. Quand on se dit avec sincérité « je vais bientôt mourir », on s’en tient à l’essentiel de la vie. On accorde de l’importance qu’à ce qui le mérite, on gaspille moins son temps envers des gens ou des choses qui ne le mérite pas.

N’agis point comme si tu devrais vivre des milliers d’années. L’inévitable est sur toi suspendu. Tant que tu vis, tant que cela t’est possible, deviens homme de bien.

Celui qui aime la gloire met son propre bonheur dans les émotions des autres ; celui qui aime le plaisir, dans ses propres penchants ; mais l’homme intelligent, dans sa propre conduite.

Marc-Aurèle, pensées pour moi-même

Vivre en motard c’est tout faire pour vivre en homme libre, humble et solidaire. C’est être reconnaissant de toutes ces choses magnifiques que la vie peut nous donner et qui, parfois, passent sous notre nez car nous n’étions plus dans l’instant présent. Vivre en motard c’est savourer son temps passé ici-bas, en ayant à l’esprit que quelqu’un nous attend forcément à la maison.